L’Arbre, désespoir du sculpteur

 

A la fin des années 90, j’ai quitté Paris pour la campagne. Décision non sans conséquences, bien sûr. Au début, j’ai eu un moment de panique : qu’étais-je venue faire ici, confrontée quotidiennement à la nature et particulièrement aux arbres ?
Il y a une fleur qu’on appelle dans le langage populaire Désespoir du Peintre. Je dirais que le désespoir du sculpteur, ce sont les arbres ! Comment oser se mesurer à cette force, cette puissance, à cette évidence aussi et surtout ? Alors il faut biaiser, ne pas chercher à rivaliser, mais essayer d’en capter quelque chose et les prendre comme source inépuisable de stimulation.
Au fond, j’ai toujours travaillé avec l’Arbre, que ce soit dans mes premières pièces de pâte de papier, dans le mémorial de Beaune ou dans les Totems, sortes de grands troncs dont la matière évoque l’écorce…jusqu’aux colonnes des Mureaux. Je commence par des dessins sur papier au stylobille : pas dessins sur le motif, dessins qui essaient de dire une lumière, un mouvement, de structurer un espace, un paysage.
Mais je veux pouvoir les confronter à la nature et pour cela, du stylobille, je passe à la plume et à l’encre de chine, indélébile, et du papier à la toile de lin ; la recherche du support a été longue : une toile trop lâche diffuse l’encre, la plume accroche dans une toile trop souple ou pelucheuse. Le lin s’est révélé le bon matériau, sec, tissé serré. J’utilise des tissus anciens que je récupère à partir de draps, de chemises, récoltés au gré des brocantes et autres antiquailleries et j’aime sa fluidité dans le vent, son mélange de raffinement et de rusticité.
Je passe des journées,voire des mois à faire naître un arbre sous la plume, une lumière dans la mousse des feuillages, un modelé dans les troncs, faits de l’accumulation de minuscules traits.
La grande tempête de la fin 99*, l’apocalypse dans la forêt décimée redouble mon ardeur mais ce n’est qu’en 2002 qu’apparaissent des troncs étêtés, ébranchés, qui deviennent colonnes. Est-ce la trace de la tempête ou la prémonition de l’invitation à participer à l’exposition Toucher du bois qui aura lieu tout l’été dans le parc de l’abbaye de Jumièges, monument historique ? Le lieu est si chargé qu’il me force à inventer une installation particulière et m’impose une image de ce que je veux y faire, de ce je veux y voir : une série de  grands troncs écimés, ébranchés, émergeant de l’herbe comme des fûts de colonnes, brossés à l’encre de chine sur des étendards de lin qui évoquent batailles ou fêtes rituelles, accrochés sur des pieux plantés suivant le plan d’une nef pour faire écho aux bâtiments de l’abbaye. Architecture de toile, légère et éphémère, renvoyant aux origines de cette colonne, créant un nouvel espace d’où mieux appréhender l’autre, celui de l’abbaye auquel il rend hommage.

Françoise Jolivet, Mai 2003

*Mon premier réflexe, au matin du 27 décembre, fut de filer à Heudicourt voir si Lothar avait fait souffrir « mon allée-cathédrale » mais elle se tenait droite et incroyablement tranquille au milieu du plateau battu par le vent, alors que le parc du château avait, lui, beaucoup souffert…