De l’art de bien traiter les potirons – Françoise Jolivet 2005

 

                                « ON NE COMMANDE A LA NATURE QU’EN LUI OBEISSANT »

                                 (Francis BACON – Angleterre XVIIe siècle)

 

1.  La problématique de la double signature nature– culture

Depuis mon déménagement à la campagne, je grave des potirons : pendant la pousse du fruit, avec un couteau, un scalpel etc.

Ce travail ébauché dans mon jardin à la recherche d’une vérification d’un souvenir de toute petite enfance, s’est révélé source de plus en plus riche au fur et à mesure de son développement.

Le fruit incisé se défend de l’agression de mon outil en fabriquant une scarification qui lui redonne son étanchéité, formant une boursouflure ligneuse plus ou moins épaisse et dense suivant la taille et la profondeur de mon incision, mais toujours très claire et lisible.

La « double signature » de ma main et de la nature (Colette Garraud, texte introductif, exposition « Travaux des Champs », Potager du Roi, Versailles, 2003) et les aléas qu’elle comporte m’entraînent depuis ces dernières années toujours plus profondément dans cette entreprise.

Cette aventure jardinière a pris ampleur et réalité autre avec l’expérience du Potager du Roi en 2003. Dans cette nature sophistiquée par excellence, j’étais au cœur de la dualité nature-culture et ai reflété cela dans les thèmes de gravure des sujets plantés pour moi là-bas : « broderies » baroques, treilles labyrinthiques, plans de forteresse à la Vauban et un premier texte « Le Gland et la Citrouille » fable de La Fontaine dans l’esprit du lieu, et qui m’introduisait de façon populaire et drolatique au monde des écrits sur les rapports de l’Homme, de la nature et de l’art.

                                  « TOUT CE QUI EST VIVANT EST INTELLIGENT »

                                  (Epicharme – Grèce Ve siècle av. J.C.)

 

2.    La problématique de l’écriture

J’ai découvert avec bonheur un florilège de textes, d’Héraclite à Bachelard, aphorismes, citations philosophiques ou poétiques retraçant la façon dont l’homme a abordé et pensé la nature qui l’environne et dont il fait partie, qu’il tente de contraindre et d’expliquer, qui varie et évolue suivant l’époque et les pouvoirs politiques et religieux, la sensibilité scientifique ou romantique du siècle.

L’écriture, le graphisme comme le sens (ou le non-sens) est depuis longtemps un thème récurrent dans mon travail : écritures inventées gravées dans du béton ou calligraphiées sur des plans de jardins imaginaires, mes premières peaux de potirons gravées, tannées et séchées, transformées en manuscrits d’on ne sait quelle époque ou civilisation etc.

(Jusqu’à la semaine dernière où j’ai rêvé que j’écrivais à l’encre sympathique ! Ce qui correspond très exactement au processus – potiron : quand je grave, c’est tout juste si on devine le trait qui se révèle petit à petit avec la formation de la scarification en « sympathie » avec mon dessin.)

Je suis frappée ces dernières années par l’utilisation du langage articulé intellectuellement, formellement, mais qui ne correspond plus à quelque chose d’éprouvé, de vécu, du langage « ressorti » plutôt que ressenti. J’ai réalisé cela en écoutant la radio : de plus en plus souvent quelqu’un s’arrête au milieu d’une phrase et a perdu le fil de sa pensée qui n’était pas vraiment intériorisée…)

Ma crainte et mon dégoût de la langue de bois ont fondu avec la découverte de ces textes si simples et « parlants »et m’a transformée en « copiste » : l’été 2004 dans le potager de la bastide provençale du Domaine de Baudouvin – La Vallette du Var, j’ai gravé une centaine de potirons de ces textes plein de sens et d’histoire qui me replacent au cœur de la nature et du temps.

L’inattendu du support d’écriture potiron réactive ces pensées enfermées dans des livres que peu de gens ouvrent encore. Le plaisir des regardeurs de mon travail, cherchant parmi les feuilles les potirons comme des enfants cherchant des œufs dans le jardin le matin de Pâques, et déchiffrant tout haut me faisait penser à Rabelais racontant l’aventure de Pantagruel passant au printemps au moment du dégel, à côté d’un lac où une terrible bataille avait eu lieu avant l’hiver, entendant des murmures qui devenaient des paroles : tous les bruits, cris, insultes qui avaient « gelé » pendant les grands froids, pris dans la glace, étaient « réactivés » par la douceur du printemps et emplissaient l’air environnant…

Peut-être mes potirons deviendront-ils sonores ?

                                 « NOUS COMPRENONS LA NATURE EN LUI RESISTANT »

                                                  (Gaston BACHELARD – France XXe siècle)

 

                                 « LES SECRETS DE LA NATURE SE REVELENT PLUTOT SOUS LA TORTURE    
                                  DES   EXPERIENCES QUE LORSQU’ILS SUIVENT LEUR COURS NATUREL »
                                  (Francis BACON – Angleterre XVIIIe siècle)
                                  in « Novum  organum »

 

3.    La problématique de la coercition

J’ai amorcé à Baudouvin l’été dernier après avoir écrit ces deux phrases, une expérience de contrainte de potirons : j’en ai mis un dans un cube de verre : il a cassé, en poussant, ledit cube de verre ; j’en ai entouré un d’un treillage de fil électrique, même explosion… La force de la poussée m’a sidérée et in extremis à l’automne, refusant de m’avouer vaincue, j’en ai corseté un de grillage solidement agrafé qui  a commencé une déformation : de tout rond qu’il était programmé  pour devenir, il a pris des allures de saucisson italien ( !) qui m’encourage à continuer les expériences de contrainte, en tenant cette fois-ci compte de cette force que je sous-estimais et en travaillant sur la diversité des formes.

« ô CRUELLE  NATURE, POURQUOI DONC PRODUIS-TU , TOI QUI DÉTRUIS SI VITE ? »
(Inscription funéraire trouvée à Salamine de Chypre)

4.    La problématique de l’éphémère  et de la pérennité

Je suis passée par diverses attitudes à l’égard du côté éphémère de mes potirons gravés :

    Je les ai d’abord regardés pourrir, faisant quelques photos avant, puis pendant… Mais plus mon travail se développait, se précisait , plus le sentiment de perte était fort.
    J’ai gardé des lambeaux de peau scarifiée, séchés sous presse et transformés en « manuscrits de la grand-mère morte » mais le volume était perdu.
§    J’ai mis quatre sujets dans le lyophilisateur d’un laboratoire du Commissariat à l’Energie Atomique (Nucléart à Grenoble) où ils ont passé deux  mois avec une pirogue du IIe siècle avant J.C. : les fruits avaient gardé fidèlement leur forme mais perdu leur pigmentation, prenant des allures de grosses miches de pain intéressantes…
§    Ma récolte 2003 du Potager du Roi à Versailles a fait l’objet d’une nouvelle technique : j’ai creusé les sujets pour leur enlever un maximum de chair, doublé intérieurement la peau d’une coque de filasse et plâtre et passé chacun dans l’étuve  d’une usine de déshydratation de luzerne à 15km de chez moi, à nouveau la double signature.
Au sortir de l’étuve, je les retravaille suivant leur « tempérament » ,l’un a bruni-brûlé et a seulement besoin d’une consolidation, cet autre ressemble à la couronne d’un tsar, celui-là dont le centre s’est ouvert sous l’effet de tensions dues à la chaleur sera retravaillé à la feuille d’argent ou la peau de tel autre qui avait complètement explosé sera « gainée » sur la forme reconstituée en pâte de papier. Pour certains autres, seul un œil exercé distinguerait le fruit mort du fruit vivant…
Ma vingtaine de sujets de Versailles sauvegardée ainsi est en train de s’augmenter d’une vingtaine d’autres de l’été dernier transformant mon atelier en cabinet de curiosités digne du XVIIIe siècle, en catacombe de Palerme ou en collection de modèles pour « vanités »… à moins que ce ne soit une bibliothèque, futuriste… La littérature gravée – conservée sur potirons qui seule résisterait quand le grand bug aurait détruit toute la micro-informatique… Quand les yeux humains seraient tellement atrophiés qu’ils ne pourraient plus lire qu’à travers le toucher et que les scarifications seraient un braille d’un genre nouveau…

Ce travail avec la nature, dans la nature redonne, me semble-t-il, une capacité d’émerveillement et de regard neuf sur le rôle de l’artiste contemporain pour un large public en désamour  d’expositions jugées trop hermétiques, rétrécit le fossé qui me questionne sur la recherche et le partage de la création, sur la fonction de l’art dans la société, tous sujets vitaux qu’il m’importe de continuer à explorer, à manifester.

Chaque saison m’apporte de nouvelles surprises, entretient mon désir de continuer l’expérience et enrichit ma collection : certains spécimens sont boucanés comme un vieux cuir, d’autres tellement desséchés qu’ils ont pris des allures de têtes rétrécies par des jivaros … et les derniers en date, déshydratés naturellement par le passage de l’hiver et du gel, sont devenus galettes végétales où surnage la scarification ligneuse, tenant d’une dentelle «d’ouvrage de dames », du kouglof pas levé et trop cuit ou du mandala, suivant l’esprit avec lequel on les regarde… !

Françoise JOLIVET
Octobre MMVII