Les Balayeurs

 

Quelques clefs pour la genèse de :

LES BALAYEURS SONT DES DIEUX

Pâques 1979

Erik, neuf ans, est en vacances chez moi ; c’est mon neveu le plus proche. Dans la rue, il reste en arrêt devant le balayeur à l’ouvrage le long du caniveau débordant d’eau claire. Les branches de châtaigner luisantes et courbées par le mouvement répété, le ruissellement, le frottement du balai contre la pierre, sont pour lui un spectacle total dont il jouit très fortement et qu’il exprime avec passion : « J’aimerais être balayeur. »
Cela m’a émue et enchantée qu’à travers le prosaïque de la scène, sorte une émotion si pure et cette envie d’appréhender le monde totalement déconnectée d’un quelconque jugement de valeur.
Erik est maintenant dans une école d’ingénieurs. Se souvient-il de cela ? ou est-ce moi qui ai sublimé la scène ? J’y ai repensé souvent, avec toujours autant de plaisir.  J’aimerais qu’on regarde mon travail avec cette même intensité et cette même fraîcheur dénuée de tout préjugé.

Printemps 1986

Je marche jusqu’à la rue Pavée où j’ai rendez-vous tôt le matin. Il fait resplendissant – la première matinée où l’on sent la fin de l’hiver. Devant le petit square, au coin de la rue Saint-Gilles, un groupe de sept balayeurs fait la pause. Ils ont leur nouvel habit vert printemps, comme les toutes premières pousses aux arbres du square. De l’Arabe à l’Africain le plus noir, ils sont tous de couleur. La casquette plus ou moins rejetée en arrière ; deux sont assis sur le muret de clôture, un sur la brouette, les autres debout. Le groupe est serré, ils parlent et rient, leurs outils leur servant d’appui, les balais dressés poils en l’air, comme des palmes dans une procession. Les balais sont maintenant en tiges de plastique vert imitant les chevrons de l’ancienne branche de châtaignier.
Je suis restée à contempler la scène un moment, émerveillée de son harmonie et de l’élégance du groupe, des attitudes des personnages, de la cohérence de l’ensemble.

Automne 1986

J’écoute France Culture – « le Voyage symbolique » sur la relation entre les délires schizophréniques et le thème de la royauté sacerdotale dans la culture inca. La mythomanie du délirant qui veut exprimer une dignité que le monde lui refuse. Qui veut forcer la reconnaissance. Au fond, est-ce que ce que j’essaie de faire n’est pas un peu de la même veine ? Ou plutôt non ; ce que je veux, c’est renvoyer au regardeur de mon travail une image qui lui suggère le sentiment de sa propre dignité. La dérision, de rigueur en art comme ailleurs, a été tonique mais a aussi fait des ravages. Il est peut-être temps de passer à autre chose.
La musique religieuse inca qui accompagne l’émission est de la même famille que celles que j’écoute quand je travaille : moines boudhiques japonais, chants polyphoniques pygmées, musique de l’lle de Pâques, etc.

Hiver 1987

Première expérience de l’Afrique au Cameroun. Le choc de la confrontation au racisme anti-blanc. L’impression d’une psychologie collective d’échec ; on dirait que le pays entier est comme un enfant à qui on a toujours dit qu’il était bête et incapable.
Et puis, au cours d’une sortie hors de la grande ville, la rencontre et l’accueil d’un paysan et de sa femme le matin du premier janvier, se reposant devant leur maison, environnés d’un jardin amoureusement travaillé. Le bonheur du respect de soi et de la dignité retrouvés…

Eté 1988

Je lis « La Clef à molette » de Primo Levi. Récits retranscrits d’un ouvrier monteur de ponts, de pylones électriques, de plate-formes à travers le monde, indépendant et fier de se bagarrer avec les éléments. A part la littérature paysanne, c’est la première fois que je rencontre un livre sur le travail manuel qui me rend bien compte de la dignité de celui qui le fait, de son individualité. A la librairie, j’ai demandé sept « Clefs à molette » comme si j’étais dans une quincaillerie… et ce drôle de télescopage correspondait pour moi à l’émotion que m’avait donné le livre : une clef à molette, un livre : deux outils sur le même plan, expression de deux Hommes sur le même barreau de l’échelle de mes valeurs. (Les sept « Clefs à molette » étaient des cadeaux. J’avais envie de partager ma découverte, mais ça ne pouvait correspondre qu’à moi, à ce moment-là l’émotion était découverte de moi-même.)

Mars 1991

Là encore, une de ces premières matinées printanières, au sortir de l’hiver… La foule compacte de « mon » marché d’Aligre. De deux têtes au-dessus de tout le monde, un balayeur noir malien? sénégalais ? De toute sa hauteur, il fend tranquillement la masse, ses outils, pelle et balai, portés droits contre l’épaule, image splendide, hiératique, du Sublime. Rentrée à l’atelier, je fais ce premier dessin.

Françoise Jolivet, Paris, août 1991